Les " Johnnies "


Dans la région légumière du Nord-Finistère, à une cinquantaine de kilomètres de Brest, se trouve le port de Roscoff, célèbre cité corsaire. A la fin du siècle dernier, en 1828 très exactement, un jeune agriculteur aventureux décide de s'embarquer et de traverser la Manche pour aller vendre lui-même en Angleterre les oignons roses, tendres et savoureux, exportés par la région, dont raffolent les Britanniques. Il met le cap sur Plymouth et revient plusieurs mois plus tard, après avoir écoulé toute sa cargaison.

Impressionnés par le coup d'éclat d'Henri Ollivier - qui rapporte en outre (luxe suprême) du pain blanc - des milliers d'hommes vont, à leur tour, tenter leur chance, montant chaque année un peu plus au nord, allant même jusqu'au Pays de Galles et en Ecosse.

Le départ se fait généralement en juillet et le retour en mars. Ils sont 200 en 1860, 1300 en 1909 à sillonner la Grande-Bretagne à bicyclette, portant des charges pouvant aller jusqu'à 150 kilos. Après la Première Guerre mondiale, le flux reprend, et les bateaux ne cessent de faire la navette entre Roscoff et les ports britanniques. En 1929, ils sont 1500 à franchir la Manche pour aller faire du porte à porte et tirer les sonnettes d'éventuels clients, et ce parfois un peu trop vigoureusement - de là viendra leur surnom de " bell breakers " (littéralement  : " casseurs de sonnettes ") ; on les appelle, plus affectueusement, " Johnnies " en raison du grand nombre de petits Jean qui ont fait le voyage avec leurs pères.

Le métier est rude, surtout pour les plus jeunes qui accompagnent les hommes. Ils se lèvent dès l'aurore, et finissent leur journée très tard, dormant dans les entrepôts, là même où les botteleurs tressent les oignons toute la journée, pour en faire des chapelets que les Johnnies installeront sur leurs vélos et porteront sur leurs épaules. Aujourd'hui, ils ne sont plus que quelques-uns à perpétuer la tradition, mais le travail est plus facile, la voiture ayant remplacé le vélo. Ceux qui ont renoncé au voyage continuent de vendre sur le marché de Roscoff les fameux oignons roses, pour le plus grand bonheur des Britanniques de passage.


Vos réactions : Jean-Yves Kervella - kerrien.ciel@cci-brest.fr
learn french in France